Année 2015 : les perspectives du numérique

Année 2015 : les perspectives du numérique

16 Jan 2015

Comme chaque année ZOOM (lettre prospective Images & Réseaux) sort sa boule de silicium pour essayer d’identifier les tendances et les perspectives qui se dégagent pour l’année prochaine et même au-delà. L’année 2014 a été extrêmement riche en évènements qui sont autant de « ruptures », si on peut considérer que des nouveaux usages (des véhicules connectés aux véhicules autonomes), des nouveaux services (de télévision connectée par exemple) , des nouvelles applications (la liste serait longue mais citons au moins les applications de la réalité augmentée dans le commerce du futur), des nouvelles technologies (les objets portables, endossables, « wearable ») et pourquoi pas des nouvelles orientations politiques (la Nouvelle France Industrielle, le plan Juncker pour l’Europe) sont des ruptures.

Ce qui frappe ce n’est même plus la vitesse, c’est l’accélération. Evaluée sur 10 ans, sur la base de ce que nous connaissons depuis quelques années, le rythme de croissance des usages de l’Internet correspond à un doublement tous les 18 mois. Ce qui frappe encore c’est la croissance paradoxale. Les rythmes de croissance des principaux « indicateurs » en volume (trafic, nombre d’applications, nombre de sites, …) sont à deux chiffres, alors que le rythme de croissance en valeur est à un chiffre quand il n’est pas négatif (revenus des opérateurs de télécommunications par exemple, concurrence oblige). Ce paradoxe est très probablement à la source des mouvements de restructuration que nous allons voir au cours des prochaines années (neutralité du Net, nombre d’opérateurs en Europe ou dans chaque pays européen, …).

Autre rupture : la rupture. Jusqu’à présent les études de marché étaient basées sur des extrapolations. Or la vitesse d’apparition des nouveaux produits ou services, la naissance de nouveaux géants, la disparition instantanée des marchés en voie de saturation ou de maturité, ne laissent plus de place aux extrapolations. Il faut remplacer les études de marché par des études prospectives, qui font plus place à l’imagination, aux signaux faibles, qu’aux tableurs. On peut y voir une profonde mutation, dans la direction qu’indiquait Michel Serres (« petite poucette » Ed. Manifestes Le Pommier) où « n’ayant plus à travailler dur pour apprendre le savoir puisque le voici …objectif, collecté, collectif, accessible à loisir, dix fois revu et contrôlé », « la pensée se distingue du savoir, des processus de connaissance – mémoire, imagination, raison déductive, … pour penser, inventer en se distanciant de ce savoir et de cette connaissance, en s’en écartant ». Autrement dit le temps du savoir et de la connaissance fait place au temps de l’innovation. Y verrait-on l’une des raisons à l’accélération ? Zoom pense (et oui il pense) que c’est l’une des raisons primordiales de cette accélération. Numériser c’est faire place à l’invention.

 

Encore une rupture l’économie numérique. Là où les produits et les services sont délivrés sous forme numérique on retrouve principalement les industries créatives et culturelles. Edition, presse, musique, vidéo, jeu, cinéma, télévision, publicité, … sont autant de secteurs qui se numérisent et qui en profitent. Or cette rupture est salutaire à double effet : d’une part elle s’adresse à la multitude et d’autre part elle prolifère (encore une accélération : plus de produits pour plus de personnes). Or l’intensité culturelle est fortement corrélée avec l’intensité d’innovation. Partout dans le monde la capacité d’innovation des territoires est fortement amplifiée par l’intensité culturelle. Plus d’économie numérique c’est plus de culture donc plus d’innovation.

 

Enfin dernière rupture qu’il est possible d’appréhender, les nouvelle formes d’éducation. L’acquisition des connaissances, leur transmission, leur pérennité (ou tout au contraire leur obsolescence[1]), se transforment radicalement. Les sciences cognitives permettent de relier directement connaissance (que l’on transmet), à la curiosité (que l’on éveille), à la satisfaction (reward) – le système de récompense du cerveau semble préparer le cerveau à l’apprentissage -, et enfin à l’innovation. Le cercle vertueux peut alors se refermer

« connaissance – curiosité – culture – innovation » se conjuguent.

Passons à la prospective. Quels sont les signaux qui peuvent se révéler comme autant d’éléments à surveiller, à prendre en compte, à anticiper ? Zoom relève trois signaux « sociétaux » : l’urbanisation, le vieillissement de la population, l’émergence des classes moyennes dans les pays émergents.

  • urbanisation: la croissance du monde urbain ne s’arrête pas, avec en corollaire, tout ce qui relève de la ville intelligente, possible et surtout nécessaire si la transition énergétique est l’une des fortes contraintes que ces zones urbaines connaitront.  Energie, transports, gestion de l’eau, des déchets, … sont en première position suivies de très près par les services essentiels qui ressortent aujourd’hui de la position de la ville « premier rempart »  (santé, éducation, développement économique, emplois, …).
  • vieillissement de la population : moins d’actifs pour une population plus nombreuse (pas partout) et surtout une population réclamant plus de services et d’assistance, va nécessiter des gains de productivité très importants (encore une accélération : plus de services pour plus de personnes). L’intersection entre ville intelligente, santé, maintien à domicile, … est évidemment à surveiller. Ce signal est reconnu comme l’un des signaux fondamentaux des prospectivistes à l’horizon 2025 et au-delà.
  • émergence des classes moyennes : les pays émergents voient l’émergence de classes moyennes pour qui l’achat de produits a forte valeur ajoutée (produits de « luxe » notamment) va déplacer le centre de gravité de la production, jusqu’à nécessiter une « ré-industrialisation » des pays avancés pour faire face à cette nouvelle demande. Aux pays qui produisent « beaucoup », aux pays qui possèdent des richesses naturelles (notamment énergétiques), s’ajoutent désormais les pays qui produisent « bien ».

 

Zoom relève cinq signaux technologiques : la robotisation, la transition numérique, la mobilité, l’augmentation et l’analytique.

  • robotisation : l’usine du monde se transforme de deux manières, d’usine elle passe au stade du bureau d’études (conception de produits et non plus seulement production) et d’usine « manufacturière » elle passe au stade d’usine robotisée. La robotisation bat son plein rencontrant deux phénomènes, la hausse des salaires (plus de 6% par an pour les pays émergents, laissant prévoir un rattrapage des salaires « avancés » par les salaires « émergents » à partir de 2016-2018) et la baisse du coût des robots. Foxconn, la firme taïwanaise (plus d’1 million de salariés) envisageait ainsi l’achat à terme de centaines de milliers de robots à l’horizon 2015.
  • transition numérique : bon nombre de secteurs d’activité ont entamé leur transition numérique (la presse, l’edition, la musique, les jeux, la vidéo, le cinéma, la télévision, …) où les produits sont désormais livrés sous forme numérique, rejoignant ainsi la cohorte des e-Services (e-Commerce, e-Travel, e-Ticketing, …) qui eux utilisent la numérisation pour réserver, délivrer des services « physiques » (loisirs, voyages, produits physiques distribués, …). S’ajoutent désormais la transition complète de secteurs d’activité qui voient les usages (et notamment ceux qui relèvent de la relation avec la clientèle) se modifier en profondeur. C’est ainsi que le commerce (la grande distribution) voit d’autres modèles économiques émerger (web-to-store, store-to-web, ROPO, … mais également économie du partage, économie collaborative, …), la production (usine du futur), la conception des futurs produits et/ou services, les véhicules qui deviennent de connectés à autonomes, les loisirs, le tourisme, les métiers du savoir et de la connaissance, … . Zoom le répète en boucle : on passe des technologies numériques à l’économie numérique puis à la société numérique, passant simultanément de 5-6% du PIB mondial à un impact direct et indirect sur près de 80% du PIB mondial.
  • mobilité : il s’agit moins en fait de tenir compte de la mobilité que de l’ubiquité, c’est-à-dire que la disponibilité d’une information utile et nécessaire se fasse sans considération de lieu (anywhere), de temps (anytime), de format (any device). S’y ajoutera l’indispensable « intégration » (interopérabilité et optimisation) des réseaux d’accès.
  • augmentation : capacités sensorielles augmentées à commencer par la réalité augmentée qui intègre vision (réalité) et information (virtualité) pour rendre un service augmenté, un moyen augmenté (exosquelette), … permettant ainsi d’augmenter l’interaction possible (voir plus loin).
  • analytique : les technologies d’exploitation analytique des données massives vont des anticipations d’achats individuels à la prédiction (un nouveau métier apparaît : prédictiviste), l’anticipation d’évènements.

“ International Data Corporation (IDC) forecasts that the Big Data technology and services market will grow at a 27% compound annual growth rate (CAGR) to $32.4 billion through 2017 – or about six times the growth rate of the overall information and communication technology (ICT) market. “

 

Au-delà de ces signaux technologiques, il faut rendre compte d’une évolution profonde d’Internet. De réseau (au sens accès, transport du terme) Internet est devenu un système d’information. Il redevient réseau puisque plus de la moitié du temps connecté est maintenant le fait des applications (apps). Certains y voient la « mort » d’Internet, appelant de leurs vœux la refondation (à partir de la « page blanche », « clean slate » – cf. Stanford project).

Signal technologique autant que signal sociologique, l’hyperconnexion, notamment par sa composante mobile qui multiplie à l’infini les occasions de se connecter pour s’informer, pour contribuer, pour échanger.

Zoom relève quatre signaux sociologiques : l’économie contributive, l’interaction, la nième révolution industrielle, le grand découplage

  • économie contributive : Bernard Stiegler propose une interprétation qui fait passer de l’économie de l’attention à l’économie de la contribution. Chacun est tour à tour consommateur et producteur d’informations (« prosumerism » notion déjà abordée par Alvin Toffler en 1980, mais réduite à la collaboration qui pourrait s’établir entre un consommateur et un producteur – un industriel – pour la conception de produits). Sous-jacents les nouveaux pouvoirs de ceux qui détiennent la nouvelle richesse : l’information – Powershift -, sont amplifiés aujourd’hui par la croissance des moyens de collecte, de stockage, d’analyse (big data).
  • interaction : au sens unique du « push » ou du « pull » se substitue le double sens de l’interaction où chaque utilisateur devient alternativement producteur et consommateur d’information. Ce double sens est largement favorisé par les équipements « nomades » qui la permettent bien au delà de la mobilité par la personnalisation, l’individualisation. Ce n’est plus le téléphone ou l’ordinateur de la maison, c’est « mon » smartphone, « ma » tablette. On peut alors interagir individuellement.
  • nième révolution industrielle : jusqu’à présent les révolutions industrielles ont été marquées par un changement radical des paradigmes énergétique (1ère révolution industrielle : la vapeur ; 2ième révolution industrielle : l’électricité ; 3ième révolution industrielle : le moteur à explosion). La révolution que nous vivons (la révolution numérique) ne s’accompagne pas de ce changement. Sauf à considérer que les TIC sont aptes à contribuer à la transition énergétique, qui est la véritable révolution au sens énergétique que nous connaissons actuellement. Sauf à considérer que la première révolution a été le passage de l’oral à l’écrit, que la deuxième révolution a été le passage de l’écrit à l’imprimé et que la troisième qui est en cours est le passage de l’imprimé au numérique. En fait ces révolutions (industrielles ou sociétales) se superposent. Elles s’accompagnent de mutations politiques, sociales, cognitives. Ce sont des périodes de crise[2].
  • « le grand découplage »: la croissance de la productivité, probablement en lien direct avec la transition numérique, n’est pas suivie par une croissance de l’emploi. Ce «grand découplage » mis en évidence par des chercheurs du MIT montre que la création d’emplois rendue nécessaire par l’accroissement souhaitable de la production n’est pas à la hauteur, à la fois du fait de l’accélération des gains de productivité et par la qualification moindre des emplois créés. Les métiers de la connaissance et du savoir ont en particulier à souffrir de l’industrialisation des services.

Ruptures, révolutions, crises sont les signaux perçus d’une grande période de transition, où l’avenir n’est plus une simple transposition, extrapolation, du passé ou du présent. L’avenir n’est pas non plus du côté de ceux qui ne bougent pas ou qui ne se préparent pas à bouger. Le meilleur moyen de préparer l’avenir c’est de se préparer à bouger. Mieux c’est de bouger tout de suite, maintenant, enfin l’année prochaine et encore et encore.

 

 

[1] obsoledge

[2] Citation de la 4ième de couverture de l’ouvrage de Michel Serres « La petite poucette ».

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