Les PME bretonnes face à la data

Les PME bretonnes face à la data

12 Avr 2016

En 2015, une enquête du groupement d’intérêt scientifique M@rsouin révèle que 60 % des PME bretonnes font face à une augmentation constante du volume de données numériques. Thomas Le Texier, maître de conférence en économie à Rennes 1, revient sur les opportunités et les freins exprimés par ces entreprises face au phénomène data.

Le Mag : Les petites et moyennes entreprises bretonnes doivent-elles négocier le virage du Big data ?

Thomas Le Texier : On assiste à une croissance exponentielle de la création de données et des technologies conçues pour les analyser et en tirer des informations. Nous sommes aussi passés de la prévision, le forecasting, à la gestion en direct, le nowcasting. Fantasme ou non, l’avenir du commerce passerait dorénavant par la collecte, le traitement et l’exploitation des données pour gagner de l’argent. Cela pose des questions aux PME. Certaines y voient un intérêt mais aussi des limites comme le coût engendré par l’équipement ou la longévité des outils à développer pour traiter ces données.

Vous avez analysé les résultats d’une enquête PME menée 2015. La dynamique est-elle en marche en Bretagne ?

Avec quatre autres collègues (1), nous avons travaillé au sein du laboratoire M@rsouin sur les problématiques rencontrées par les acteurs qui souhaitent s’engager dans une stratégie d’acquisition ou d’exploitation de données (informations clientèles, factures, données de conception internes, etc. NDLR). Dataware house ou stratégies, nous avons observé des degrés très hétérogènes de sensibilisation à la question de la data. On peut même parler de fracture numérique. Au final, les données sont encore peu utilisées dans les PME bretonnes. Si 50 % y ont un peu recours, elles sont 30 % à ne pas les utiliser du tout et seulement 5 % à les utiliser de manière active avec une stratégie. C’est un peu inquiétant.

Dans quels secteurs évoluent les PME qui utilisent les données ?

Leur point commun est d’avoir une culture de l’innovation : les deux tiers d’entre elles ont innové en produit ou en procédé l’année précédant l’enquête. Ce sont plutôt de grosses PME et elles sont en majorité issues du secteur de l’immobilier, de la finance et des assurances, mais aussi de l’hôtellerie et de la restauration. Les données leur permettent de mieux connaître les profils de leurs clients, leurs habitudes de consommation et leur provenance, etc, pour proposer des services adaptés. Rien d’étonnant.

Et celles qui ne les utilisent pas ?

À gros trait, les secteurs à la traîne sont les transports et la construction mais aussi le commerce. A l’heure de l’émergence de la ville intelligente, de la mobilité, ce constat interroge. Parmi ces PME, plus de la moitié y voit tout de même un intérêt et 15 % restent réfractaires. A ce stade, c’est une question de sensibilisation.

Quels sont les principaux freins que vous avez observés ?

Pour ceux qui n’y voient pas d’intérêt, c’est souvent lié à un niveau de formation qui n’intègre pas la maîtrise des outils informatiques. Ce sont souvent des PME du champ de la production et non des services. L’abonnement à un ERP (logiciel de gestion de projets, NDLR) se révèle aussi très couteux, et, enfin, il y une question de disponibilité des employés. Beaucoup de PME déclarent que leur personnel est déjà trop pris par d’autre tâches que leur mission initiale et ils ne voient pas la gestion des données comme un métier ou un poste à part entière.

Des préconisations ?

Il faudrait probablement un accompagnement pour sensibiliser les entreprises et aider celles qui ne franchissent pas le pas pour des raisons de coût ou de compétences. Ce virage doit être négocié par les PME. Il ne faudrait pas prendre de retard. D’autant que la data est aussi une manière de formaliser la vie d’une entreprise, d’en faire un bien commun accessible à tous, et d’éviter, par exemple, que ce savoir ne disparaisse avec le départ d’un directeur ou d’un employé spécialisé.

(1) Eric Darmon, Thierry Pénard, Nicolas Poussing et Caroline Lancelot-Miltgen (du Crem à Rennes 1 et Caen, Audencia à Nantes et Liser à Luxembourg) ont travaillé à partir d’un échantillon de 1500 PME bretonnes issues des 1550 répondantes de l’enquête 2015.

Plus

Au cours du premier trimestre 2015, 1550 PME bretonnes ont répondu à l’Enquête PME 2015 du laboratoire M@rsouin. D’après cette enquête, dans 38% des entreprises bretonnes, aucun salarié n’a reçu de formation aux nouveaux outils des TIC en 2013 ou 2014. En face, 9 % des PME déclarent que l’ensemble de leur personnel a suivi une telle formation sur la même période. Les principaux freins invoqués sont l’absence de besoin ressenti, la formation du personnel sur le terrain ou encore le manque de disponibilité. Côté réseaux sociaux, 25% des PME bretonnes y sont dorénavant présentes. Parmi elles, 55 % utilisent Facebook au moins une fois par semaine et 18% utilisent Twitter à la même fréquence.

 

Plus

Une demie-journée de travail consacrée aux PME et au numérique est organisée le 18 avril à l’Hôtel de Région, avenue du général Patton, à Rennes. Au programme : PME et big data, formation et autoformation via les TIC, ressources pour l’innovation mais aussi usages et attentes du numérique dans les PME de la construction et du bâtiment intelligent. L’événement est organisé par le Conseil régional de Bretagne et le laboratoire M@rsouin.

 

3 comments

  1. Comme le souligne très bien Thomas Le Texier, une large étape de sensibilisation (presque d’évangélisation) est indispensable — montrer le potentiel de l’exploitation des données, comment mettre en place ces systèmes de gestion, mais surtout tordre le cou aux idées reçues, prouver qu’il ne s’agit pas ici de « surveillance massive », de « piratage » (des discours malheureusement très présents).
    Colin

  2. Nous aurons l’occasion de faire un focus sur le Big Data et le secteur de la construction/bâtiment lors de la demie journée du 18 avril. La Meito anime un programme numérique au service de ce secteur qui est assez riche d’enseignement à ce titre 😉

  3. C’est vraiment le problème de l’accès à la technologie pour les petites entreprises qui se pose.
    Globalement elles sont abreuvées de discours sur le Big data et le cloud alors qu’elle n’en sont pas encore à exploiter leur « small data » ?
    Combien d’entreprises ont une réelle approche CRM construite ? Pas tant que ça y compris dans les grosses PME alors que les solutions ne coûtent quasiment plus rien et qu’avec quelques notions de base et des outils accessibles il est possible de tirer des enseignement précieux et optimiser sa gestion commerciale pour commencer.