« Il y a une vraie disparité sociale dans l’usage du self-service numérique »

« Il y a une vraie disparité sociale dans l’usage du self-service numérique »

14 Oct 2016

Pour clore trois journées consacrées à la créativité numérique, une dizaine d’artistes et professionnels reviendront, ce samedi, sur les nouveaux outils d’apprentissage et les enjeux liés à la maitrise du code et de la robotique. À leurs côtés, Jacques-François Marchandise, directeur de la recherche et de la prospective à la Fing, interviendra sur les possibles du numérique. Où en sommes-nous de la conquête du savoir et de l’empowerment promis par le numérique ? Interview.

La pédagogie doit-elle encore s’adapter à l’ère du numérique ?

Le numérique n’est pas le centre de tout. Nous allons entrer dans un monde de plus de plus incertain, complexe et de sur-information. Le monde du travail dans lequel va entrer la génération actuelle des élèves va aussi demander davantage d’autonomie, des capacités d’adaptation à l’incertitude, une capacité à coopérer les uns avec les autres. Il va donc falloir apprendre à faire les choses ensemble. Si le numérique offre des espaces de coopération, il ne faut pas sous-estimer le fait qu’il porte aussi en lui une tendance forte à l’individualisation des parcours. Il faut donc que l’enseignement prépare les enfants à tout cela.

En face, les outils numériques proposés sont-ils adaptés à l’apprentissage ?

Les acteurs des technologies et du businness, en gros les concepteurs du numérique, ne sont pas encore entrés dans une logique de l’usage. Trop souvent, il est demandé à la personne de s’adapter à la machine. Pour s’en servir, il faut presque penser comme elle. C’est un contresens. Ce n’est pas possible. Cela provoque de la souffrance au travail, de l’incompréhension dans nos démarches administratives. Le mieux qui puisse arriver, c’est effectivement de prendre en compte les usages en amont de la conception des outils numériques dédiés à l’apprentissage et la pédagogie.

Les MOOC et tutoriels profitent-ils au plus grand nombre ?

Je pourrais quasiment dire que les tutoriels sont devenus une pratique populaire. Au départ, ils étaient très axés sur l’informatique. Dorénavant, ils portent sur « comment résoudre son exercice de maths » ou « comment réparer sa porte de four ». C’est un phénomène dont la massification est tout à fait passionnante. Cela voudrait dire que nous sommes quasiment sur une démocratisation. Toutefois, cela reflète davantage une bonne capacité de socialisation plutôt qu’une aptitude au numérique. D’ailleurs, ce que l’on sait de l’autodidactie, c’est qu’elle est engendrée par la possibilité d’apprendre ensemble. Du côté des MOOC, il y a un côté plus formalisé. On s’y inscrit, on le suit et on peut être évalué. C’est une autre forme. Mais ces deux formes ne sont pas étanches. Et c’est important que, formelles et informelles, elles co-existent. Mais une fois de plus, ce qui compte ici, c’est d’être en mesure d’aller chercher ces ressources. Chez les étudiants, une recherche s’arrête encore trop souvent à la première page de Google. Savoir dépasser cette première page devrait davantage faire partie des apprentissages, comme cela se fait dans certains collèges avec les profs de documentation. Il faut développer une capacité informationnelle mais aussi des capacités d’interprétation.

Le projet de recherche Capacity s’achève en 2017. Il interroge notamment les transitions professionnelles. Le numérique accentue-t-il ou gomme-t-il les inégalités en la matière ?

Nous en sommes encore à la phase exploratoire sur nos intuitions (Lire aussi : « Est-ce qu’il existe un ascenseur social numérique ?). Il est trop tôt pour tirer des conclusions. Pour autant, j’ai déjà travaillé pendant trois ans sur la transformation du travail. Ce que l’on sait, c’est qu’il existe déjà un grand fossé entre ceux qui utilisent les réseaux sociaux professionnels type Viadeo ou Linked-in et ceux qui ne s’y inscrivent pas. Mais aussi entre ceux qui ont appris à utiliser ces réseaux (savoir ce qu’il faut y mettre) et ceux qui ne l’ont pas appris à l’Université et qui peuvent, de fait, en mettre trop ou pas assez. La transition professionnelle peut-être regardée via plusieurs focales : actionner ou non son profil (pour se faire connaître ou chercher de l’emploi en ligne), cultiver ou non un réseau via le numérique, mais aussi la capacité à se mettre ou pas dans la recherche de connaissances et de savoir-faire, soit en reprenant des études ou en activant son compte personnel de formation. Ici, les ruptures économiques et sociales de la société se reflètent clairement dans les usages du numérique. Il y a donc un rôle extrêmement précieux des médiations.

Il existe donc un besoin réel d’éducation au numérique ?

Finalement, assez peu de gens vont réussir à relever la triple difficulté de la maîtrise des outils numériques, la capacité à savoir créer un réseau et de savoir accéder à la connaissance, sans la médiation. Il y a une vraie disparité sociale dans l’usage du self-service numérique. Plus j’ai une culture du numérique développée, plus je vais m’en sortir. Et moins je suis dans ce cas-là, plus je vais avoir besoin d’une médiation pour me rendre autonome et m’accompagner à faire le chemin. Par exemple, ce qui apparaît comme une surprise c’est que finalement les étudiants ne sont pas des usagers très solides du numérique. On n’a pas encore constitué des enseignements suffisants de méthodologie numérique à l’université pour que des étudiants en lettres, en mathématiques ou en géographie s’en servent correctement. Nous sommes au début de tout cela.

Plus : Samedi 15 octobre, journée Education & Numérique pendant Demain#2, les journées de la créativité numérique  organisées au Mabilay, dans le cadre du festival Maintenant. La programmation complète de Demain#2.