Quid des algorithmes dans la décision thérapeutique ?

Quid des algorithmes dans la décision thérapeutique ?

8 Déc 2016

L’arbre de décision qui conduit au diagnostic médical et au choix d’une option thérapeutique a tout de l’algorithmique. Peut-on en déduire qu’il serait possible d’automatiser tout ou partie de la décision médicale ? « On en est encore loin », répond Christophe Le Tourneau dans un entretien. Ce spécialiste des essais cliniques précoces et des cancers ORL est aussi professeur en oncologie et chercheur.

Christophe Le Tourneau est oncologue médical à L’Institut Curie Paris et Saint-Cloud, où il est en charge des essais cliniques précoces et de la médecine de précision. Il interviendra le 13 décembre 2016 aux Rencontres de la cancérologie française dans une table ronde sur le thème : Quelle place pour les algorithmes dans la décision thérapeutique ? L’occasion de recueillir son point de vue sur la question.

D’abord quelques mots pour éclairer, qu’entend-on par médecine de précision ?

La médecine de précision repose sur l’utilisation des données moléculaires pour aider à prévenir, établir un diagnostic ou traiter la maladie. Le terme a commencé à être utilisé en cancérologie à partir du moment où on a été capable de séquencer l’ADN des cellules. L’ADN d’une cellule normale devient en effet tumorale par succession d’altérations de son génome. Depuis une vingtaine d’années, on utilise des thérapies ciblées qui sont efficaces lorsqu’une altération moléculaire cible est présente dans les cellules cancéreuses. Et depuis que la technologie de séquençage à haut débit est à disposition, il est possible de rechercher non pas une seule mais de multiples altérations moléculaires. Avec l’idée que grâce à ça, on pourrait traiter chaque patient de façon individuelle en fonction du panel d’altérations moléculaires que l’on aura détecté.

Ces technologies ont elles transformé la pratique du cancérologue ?

Pour l’instant, il s’agit uniquement de programmes de recherche. En cancérologie de routine, on n’utilise pas de séquençage haut débit. Aujourd’hui, le protocole de prise en charge d’un cancer reste très classique : on fait un prélèvement pour établir le diagnostic de cancer. En fonction du stade du cancer et de sa localisation, la chirurgie et la radiothérapie sont privilégiés lorsque cela est possible. Sinon, on utilise des chimiothérapies ou des thérapies ciblées selon le type de cancer. Dans certains cas, ces dernières sont prescrites sur la base d’une altération moléculaire que l’on recherche par des techniques simples.  Les technologies à haut débit sont utilisées aujourd’hui afin de détecter des cibles thérapeutiques et d’orienter le patient vers des essais cliniques ad hoc. À l’heure où nous parlons, il n’a pas été démontré de façon formelle que l’utilisation de ces outils pour guider la décision thérapeutique améliorait la survie des patients. En revanche, nous avons bon espoir que l’amélioration de nos propres algorithmes de traitement permettra un jour d’y arriver.

Sur la question de la place des algorithmes dans la décision thérapeutique, quelle est votre position ?

Aujourd’hui il n’a pas été démontré que la machine faisait mieux que le médecin. Il n’est pas non plus démontré clairement que médecin et machine feraient mieux que médecin tout court. Il existe en effet des technologies qui se développent, comme Watson d’IBM, qui à partir d’une somme d’informations sur la maladie du patient va chercher dans la littérature sur le web le meilleur traitement. Ce genre de logiciels ont deux inconvénients majeurs. Premièrement, ils ne sont pas fiables à 100%, loin de là. C’est très problématique car donner une réponse fausse peut avoir des conséquences graves. Deuxièmement, ils sont toujours en retard par rapport à l’état actuel des connaissances, puisque leurs algorithmes n’utilisent que des données passées.

Et demain ?

Je pense que nous nous dirigeons vers une médecine de précision où on pourra identifier a priori le meilleur traitement individuellement pour chaque patient. Nous ne pourrons y arriver sans partager nos données entre institutions. C’est seulement ce partage de données qui permettra de parvenir à une puissance de calcul beaucoup plus forte afin d’améliorer nos algorithmes de décision.

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Consultez le programme des Rencontres de la cancérologie française

Sur la médecine de précision, une vidéo de 4 minutes avec le professeur Le Tourneau curie.fr/fondation/qu-est-ce-que-medecine-precision

 

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