Prévenir le suicide par la médecine connectée

Prévenir le suicide par la médecine connectée

28 Juin 2017

C’est un défi de santé publique, le suicide est l’une des premières causes de mortalité en France. Particulièrement en Bretagne, région la plus touchée. À Brest, Sofian Berrouiguet, psychiatre et doctorant en sciences de l’information, ouvre de nouvelles voies de prévention du suicide s’appuyant sur les outils numériques. Parmi ces pistes, la détection des signes avant-coureurs grâce aux montres connectées.

Sofian Berrouiguet est à la fois psychiatre au CHRU de Brest et doctorant à L’IMT Atlantique au sein du laboratoire LUSSI. Il a été récompensé fin 2016 du prix de l’innovation en santé numérique aux 7e Trophées de la Fondation de l’avenir pour ses travaux sur l’utilisation des outils de e-santé en prévention du suicide.

Quel a été le point de départ de vos travaux ?

Sofian Berrouiguet. Mes travaux sont inspirés d’études déjà anciennes, qui datent des années 70. Elles ont montré que le fait de maintenir le contact avec des patients ayant commis un geste suicidaire a un impact très positif sur la réduction de la récidive et de la mortalité. À l’époque, on procédait par voie postale ou par téléphone. Pendant mon internat, j’ai proposé qu’on teste à Brest une modalité de contact par SMS. Sachant que pour faire cela, il faut développer un outil assez complexe qui permet de personnaliser les envois, de les suivre, etc. Cette première étude nous a permis de vérifier la faisabilité du dispositif et l’acceptabilité par les patients. Puis nous avons obtenu des financements pour une étude plus large à laquelle participent une douzaine de centres. On étudie deux groupes : l’un avec suivi habituel et SMS, l’autre sans SMS. Fin 2018, on pourra comparer les résultats.

Dans le même esprit, j’ai initié une autre étude avec le CHU de Madrid où j’ai travaillé en tant que chef de clinique pendant deux ans. Il s’agit cette fois d’une application web qui permet au patient de s’autoévaluer en ligne. L’objectif étant de collecter davantage de données que celles que l’on recueille lors des consultations et des points de contact. Avec l’idée de prévenir le risque de suicide mais aussi d’autres risques comme ceux liés à la prise médicamenteuse. L’étude est toujours en cours, sur de très gros effectifs : près de 30 000 patients.

D’abord les SMS, puis une application web. Et maintenant des objets connectés ?

SB. Oui, nous démarrons ici un nouveau projet sur une cohorte d’une vingtaine de patients pour étudier l’acceptabilité du port d’une montre connectée. On sait que le risque de récidive intervient principalement dans les 6 premiers mois après le geste suicidaire. On espère qu’à terme une montre connectée avec ses capteurs permettrait de repérer les signes précoces de récidive et d’intervenir en prévention. Par exemple pour détecter des troubles du sommeil ou d’autres marqueurs d’une phase à risques élevés.

En dehors de ces exemples, quelle est votre perception du rôle du numérique en psychiatrie ?

SB. Notre stratégie est d’utiliser le numérique non pas en remplacement des soins traditionnels mais comme outil de personnalisation des soins et de support à la prise en charge ambulatoire. Nous allons vers un double modèle. Avec d’une part les patients qui souffrent de pathologies sévères. Patients qui nécessitent des hospitalisations longues et pour lesquels la recherche de concentrera sur de nouvelles thérapeutiques. Et, d’autre part, les patients qui ont besoin d’une prise en charge espacée sans nécessairement d’hospitalisation. Pour ceux-là, le support d’outils numériques sera indispensable pour améliorer le confort, assurer le suivi et maintenir le contact.

Par ailleurs nous essayons de plus en plus de proposer des soins qui ne soient pas d’emblée stigmatisants. Se rendre à l’hôpital psychiatrique pour un bilan ou une série de consultations est souvent vécu comme une expérience traumatisante. Le numérique donne la possibilité de recueillir des informations importantes sur l’évolution d’un trouble émergent tout en maintenant une certaine distance. On peut même imaginer obtenir des données au long cours sans hospitalisation.

En contrepoint, identifiez-vous des risques liés à ces nouvelles pratiques numériques ?

SB. Bien-sûr, et d’abord la sécurité des données. On imagine l’usage qui pourrait être fait de données liées à la santé mentale des gens. C’est une des raisons pour lesquelles le CHU s’est associé à l’IMT Atlantique. La sécurisation des échanges fait partie des enjeux de nos travaux.

Il existe aussi le risque de sursolliciter les patients en leur demandant trop d’informations. Ou encore de leur restituer une part des données sans accompagnement, ce qui peut provoquer des réponses inadaptées comme de l’automédication.

De façon générale, il faudra travailler sur la façon dont les nouveaux usages sont intégrés dans la pratique des soins. Penser non seulement aux outils de pointe mais aussi à leur atterrissage dans l’environnement métier qui existe actuellement. Je pense qu’une sensibilisation des médecins et infirmiers est indispensable pour que les outils de santé numérique soient accueillis par les professionnels qui proposent les soins au quotidien.

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One comment

  1. le suicide ne relève pas forcément de la médecine: pour les personnes en « bonne santé » mais aux prises avec des difficultés sociales, c’est leur environnement défavorable qui les pousse éventuellement au suicide: pas de travail, pas de logement, perte des relations proches, etc… cela relève de la société et pas de la médecine, car si leur situation ne change pas, ce n’est pas quelques médicaments qui leur redonneront travail, logement et relations…
    la médecine ne peut pas faire grand chose…
    quant aux malades qui préféreraient mourir que de continuer à vivre « comme çà », pourquoi vouloir les empêcher de mourir?

    la médecine ne peut agir que sur des dépressions passagères dans un bon environnement social et familial… là elle fait déjà ce qu’elle peut, avec plus ou moins de succès évidemment.