Les données au cœur de la santé numérique

Les données au cœur de la santé numérique

2 Mai 2018

Le système de santé se transforme. Car il vaut mieux prédire ou prévenir plutôt que soigner. Un nouveau modèle basé sur une exploitation accrue des données de santé. La journée Numérique & Santé du 24 avril se posait la question de la place des données dans la médecine du futur. Sous des angles multiples : données massives, prothèse connectée, intelligence artificielle et diagnostic précoce aussi bien que protection des données personnelles et considérations marché.

Toujours aussi passionnantes ces journées Numérique & Santé : des présentations pointues, la présence de startups qui rivalisent d’inventivité, un showroom pour aller au-delà des pitchs, un espace BtoB pour conclure les contacts… Et la greffe prend : Bretagne et Pays de la Loire sont de plus en plus identifiées comme étant à la pointe du croisement des filières du numérique et de la santé. Organisée comme à l’habitude de façon conjointe par Images & Réseaux, ID2Santé et Atlanpole Biothérapies, la journée du 24 avril était focalisée sur la place des données dans la médecine du futur. Avec pour cadre la Cité de la Voile et le concours de Lorient Technopole.

Les données massives nouveau pilier de la recherche médicale

Le premier témoignage traite de biostatistique avec le logiciel Plug-Stat. Une application web qui facilite le suivi et la comparaison de cohortes de patients. Elle est le fruit d’un partenariat public-privé, le LabCom RISCA, entre l’Université de Nantes et la société IDBC spécialisée dans l’informatique des données médicales. L’outil facilite la constitution d’une cohorte, l’application de modèles statistiques, l’analyse, l’exportation de données, l’édition de rapports… Avec Plug-Stat, « vous avez un retour rapide sur vos données » résument Cyrille Loncle et Yoann Foucher. Ce qui permet d’adapter au plus tôt un protocole de traitement, ou encore de comparer deux groupes selon divers critères. L’outil gagnerait-il à aller plus loin en se dotant d’intelligence artificielle ? « Nous automatisons tout ce qui peut l’être » répondent les deux intervenants. « Mais chaque cohorte a ses spécificités. Chacune présente des biais possibles. C’est à l’humain d’apprécier et de corriger. »

Plug-Stat

Cyrille Loncle et Yoann Foucher présentent Plug-Stat

Puis c’était aux données de vie réelle de prendre le devant de la scène. De quoi s’agit-il ? Ce sont des données qui, à l’origine, ont d’autres finalités : les prescriptions transmises à la sécurité sociale, les achats de médicaments en pharmacie par exemple. Toutes données qui, collectées, compilées, croisées, analysées, sont révélatrices phénomènes ponctuels ou tendanciels de santé publique. « Notre métier, c’est de collecter ces sources hétérogènes et de les faire entrer dans notre Data Factory à Vannes » explique Catherine Commaille-Chapus, d’OpenHealth. Puis elle donne quelques exemples d’usages : Analyser la consommation des médicaments pour « identifier les mésusages » ; Surveiller la propagation d’une grippe sévère à travers 21 pays dans le monde ; Alerter les pouvoirs publics sur l’apparition d’une épidémie par la détection d’une rupture de tendance dans la délivrance de médicaments… Tout ceci nécessite, moyennant des précautions (anonymisation, pseudonymisation), un accès ouvert aux données : « Il faut trouver le bon curseur. Il y a risque à partager les données. Mais aussi à ne pas les partager. »

Plus de données patient pour détecter et anticiper

La suite se focalisait sur des pathologies spécifiques. À commencer par la BPCO, la Broncopneumopathie chronique obstructive qui se traduit par une insuffisance respiratoire. Elle est classée « troisième cause de mortalité mondiale » par l’OMS, informe Marie Pirotais, présidente de Biosensy. La jeune startup rennaise, créée en 2017, a développé le premier dispositif médical de télésuivi de la maladie. Ses avantages ? il permet de suivre le patient en continu. Y compris en phase d’efforts – « monter un escalier » – ce qui permet au médecin d’adapter l’assistance respiratoire en connaissance de cause. À terme, il permettra de prédire « les exacerbations » : les crises aigües qui mettent le malade en danger. L’outil pourrait-il régler l’assistance respiratoire automatiquement ? « C’était l’idée de départ », expose la jeune dirigeante. Qui a été abandonnée pour l’instant devant le « cauchemar réglementaire » qui s’annonçait. Quant au remboursement, « on espère en bénéficier. » Mais comme pour les démarches réglementaires, « c’est un peu long. »

Autre startup, autre promesse. Il s’agit cette fois de diagnostic précoce du cancer de la vessie. Par une méthode sans équivalent alliant observation en fluorescence des cellules et machine learning. Elle est présentée par Sébastien Nivet de VitaDX. L’outil ne remplace pas le médecin, il produit « une recommandation de diagnostic ». Ce qui améliore sensiblement la précocité et la fiabilité de l’examen. Et par conséquent le taux de survie sachant que plus le cancer de la vessie est détecté tôt, meilleur est le pronostic. Aujourd’hui, une étude clinique est en cours. Mais au-delà la startup souhaite accéder à d’autres données pour faire tourner ses algorithmes d’apprentissage automatique : « L’accumulation de données est vitale pour nous. »

La prothèse devient intelligente et connectée

La séquence suivante est centrée sur la chirurgie. Avec tout d’abord un projet révolutionnaire appelé FollowKnee présenté par Guillaume Dardenne du laboratoire LaTIM. Il mêle réalité augmentée, impression 3D et objet connecté, dans l’objectif d’améliorer significativement le taux de réussite des prothèses du genou.  Pourquoi une prothèse communicante ? Pour suivre l’évolution et notamment « prévenir les problèmes d’infection ». Ce qui impose aussi de penser sécurité. D’autant que « la menace est croissante et la réglementation se durcit », commente le spécialiste de la protection des données médicales, Gouenou Coatrieux. Les parades mises en œuvre visent à protéger les données « dès l’acquisition et tout au long du cycle de vie ». Grâce notamment à deux techniques : le tatouage numérique qui trace une fuite de données, et la cryptographie qui rend les données illisibles pour l’attaquant. Jusqu’à mêler les deux en un crypto-tatouage « qui permet de tatouer les données alors qu’elles sont cryptées ».

Emmanuel Cordonnier de b<>com

L’intervention à suivre est centrée sur le bloc opératoire. « Un vrai bazar » si l’on considère le nombre des différents fournisseurs explique Emmanuel Cordonnier, de l’IRT b<>com. Avec chacun « son propre langage ». Ce qui n’est pas sans conséquence en termes de risque d’erreur. Comparé à l’aviation, il existe « une énorme marge de progression ». D’où la volonté du projet CONDOR (Connected Optimized Network & Data in Operating Rooms) de mettre en place une « tour de contrôle » de la salle d’opération. L’ambition : « Fournir les composants clefs de la salle d’opération intégrée et contrôlée basés sur un nouveau standard de vidéo chirurgicale sur IP. » Le standard en préparation, DICOM-RTV, augure d’une « refonte » des équipements qui prendra du temps « mais ce fera, parce qu’elle crée de la valeur ».

Intégrer les contraintes réglementaires dans la stratégie

Deux éclairages pour terminer. D’abord sur la mise en application du Règlement général sur la protection des données (RGPD) qui sera appliqué dans quelques jours, le 25 mai 2018. Certaines données appellent un surcroît de vigilance. « Notamment les données de santé » assure Nicolas Buchi, consultant en risques et sécurité au Cabinet Mazars. En cas de manquement, les sanctions pourraient être lourdes : « Jusqu’à 4% du chiffre d’affaires ou 20 millions d’euros ». D’où la nécessité de mettre en place un plan d’action : nommer un DPO (Data Privacy Officer) ; prendre en compte la protection des données dès la conception d’un projet (Privacy by design) ; sensibiliser et former les collaborateurs, déclarer et informer en cas d’incident…

L’ultime intervention faisait un tour d’horizon de l’état du marché. Où il était de nouveau question de réglementation puisqu’il existe « beaucoup, beaucoup de contraintes pour les industriels » prévient Armelle Graciet du Snitem. Ce qui est une surprise « surtout pour les entreprises qui viennent de l’IT ». Au point que ces différentes contraintes doivent être intégrées dans la stratégie commerciale. Le produit sera-t-il un dispositif médical ? « Attention, décider que non ne règle pas la question. Il y a risque de requalification. » Ensuite, le produit sera-t-il candidat au remboursement ? « C’est le parcours du combattant. Le chemin sera long. » D’expérience, la représentante du syndicat professionnel attire à plusieurs reprises l’attention sur le problème du modèle économique. Quand l’application ou l’objet connecté qui ne se prétend pas dispositif médical : « La concurrence est rude, les déchets sont importants. » Et quand on est persuadé d’avoir « l’idée du siècle », gare : « Il y en a 150 autres qui ont eu la même, en même temps. » Enfin, pour franchir les différents obstacles réglementaires, un conseil : « Il est prudent de se faire accompagner. »

Numérique & Santé, proposait aussi des pitchs de startups : Enancio, Simango, NFSave, E-medys, Methodomics, Telimed, Apizee, TélécomSanté. Et une visite du laboratoire électronique du centre de Kerpape.

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