Smart City – « Le défi : créer de l’intelligence collective »

Smart City – « Le défi : créer de l’intelligence collective »

28 Jan 2016

L’intelligence urbaine se résumerait-elle à une question de capteurs et de pilotage centralisé ? Surtout pas, selon le sociologue Dominique Boullier qui met en garde contre une vision techno-centrée de la Smart City. Pour lui, le défi est ailleurs : impliquer le plus grand nombre dans un projet collectif.

Son intérêt pour la ville intelligente ne date pas d’hier : il a écrit son premier ouvrage sur le sujet, « L’urbanité numérique », en 1999. Dominique Boullier est sociologue et il a fait des usages numériques sa spécialité. On lui doit notamment la création de la plateforme d’observation des usages numériques LOUSTIC, en 2007, alors qu’il était Professeur des universités à Rennes 2. Après plusieurs années d’enseignement et recherche à Sciences Po Paris, il dirige aujourd’hui le Social Media Lab de l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), en Suisse.

De plus en plus de villes se revendiquent être « Smart ». Quels sont les critères qui fondent l’intelligence d’une ville ?

Dominique Boullier. Il faut éviter d’en donner une vision uniquement technique. Les matériaux, les bâtiments, les équipements, les infrastructures sont dits intelligents à partir du moment où ils sont équipés de capteurs qui permettent de mesurer et d’optimiser leur utilisation. On peut concevoir une ville intelligente qui serve seulement aux décideurs et aux services techniques. Et, dans ce cas, il me semble que l’on a raté l’essentiel.

Le challenge, c’est de considérer la ville du point de vie de l’intelligence collective. Soit qu’elle permet de restituer de l’information à tout le monde. Soit qu’elle permet aux gens de produire de l’information. Non pas qu’ils produisent des données sans le vouloir, mais qu’ils soient capables d’évaluer, de signaler et de contribuer. Mieux organiser la ville pour mieux coopérer : ce modèle de l’intelligence collective, nous en sommes encore très très loin.

Les réseaux numériques sont par nature distribués. Ils permettent une communication dans tous les sens. Il faut se dire que l’on tient là un outil qui peut nous faire avancer dans le sens du coopératif. La ville est intelligente si ses habitants récupèrent du pouvoir. C’est ce qu’on appelle empowerment, qui bouscule toutes les formes de pouvoir établi.

Dans le concept de Smart City, n’existe-t-il pas des écueils à éviter, des risques ?

J’en identifie au moins deux. Le premier serait de produire un système tout-puissant, qui tourne sur lui-même en mode autoréférentiel. Le potentiel de modélisation et la puissance de calcul permettent aujourd’hui de gérer automatiquement des situations très complexes. Le risque, c’est de créer un effet boîte noire dans une logique de rationalisation. De transformer et faire plier toute l’organisation en fonction d’un système dont on n’a plus la maîtrise.

L’autre est le risque que les données générées soient captées par de nouveaux acteurs non concernés par la ville. Par exemple, des organisations qui ne sont pas impliqués dans la politique de transport en commun, mais qui en récupèrent les données à leur profit, en prédateur. Un service comme Uber en est une caricature. Leur souci n’est pas de composer un ordre urbain, mais d’utiliser les traces numériques de la vie urbaine pour se rendre incontournables et les transformer en une machine de guerre commerciale.

Existe-t-il aussi un risque d’accroître les inégalités ?

Le numérique traduit sous d’autres formes les inégalités qui existent déjà. Si on veut que la ville intelligente réduise ces inégalités, il faut consentir un gros effort politique. Les formes d’accès à la culture numérique sont très différentes selon les publics et les générations. Il n’existe pas de hiérarchie sociale dans les applications. Partons des pratiques numériques qui existent, le jeu vidéo par exemple, alors on pourra obtenir des résultats surprenants.

Pour construire la ville intelligente, ne faudrait-il pas davantage faire appel à des sociologues, des philosophes ?

Il faut des gens, des chercheurs de toutes sortes, qui aident à apprendre. Avec une vraie vision expérimentale : la ville intelligente doit apprendre de ses expériences. Car tout ne réussit pas. Prenons l’exemple de l’Open Data, le bilan n’est pas extraordinaire. Est-ce que c’est grave ? Non, mais il faut savoir l’admettre et essayer d’autres directions. C’est la loi normale de l’innovation. Il faut imaginer un modèle organisationnel, un modèle économique, un cadre juridique… Et que tout ça fonctionne ensemble.

Faut-il aussi y donner une dimension politique ?

Politique au sens Droite – Gauche, non. Mais politique dans le sens « Comment on compose un nouveau monde », oui. Car il existe une quantité de choix que l’on ne peut pas ranger dans les repères classiques de la politique, mais qui doivent être discutés politiquement. Est-ce que l’on privilégie la performance ou l’empowerment du citoyen ?

Il existe une sorte de suivisme qui consiste à observer ce d’autres font et à le reproduire. Chaque ville a des qualités propres à faire valoir, il faut inventer. Il n’existe pas une solution mais des solutions, il y a toujours un espace pour le débat. C’est d’ailleurs une constante de mes recherches : restituer le pluralisme des solutions pour redonner la maîtrise aux collectivités.

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À paraître en avril 2016, « Sociologie du numérique » de Dominique Boullier, chez Armand Colin, collection Colin U.

 

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